samedi 19 mai 2012

B ang


Et pourtant, je crois que, si un homme devait vivre sa vie pleinement, complétement, s'il devait formuler chacun de ses sentiments, exprimer chacune de ses pensées, réaliser chacun de ses rêves, je crois que le monde y gagnerait une impulsion de joie d'un telle fraîcheur que nous oublierions toutes les aberrations de l'Histoire et nous retournerions à l'idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus raffiné et de plus riche que l'idéal grec. Mais l'homme le plus brave d'entre nous a peur de lui-même. Les mutilations que s’infligent les sauvages survivent tragiquement dans ce refus de nous-mêmes qui abîme nos vies. Toute impulsion que nous cherchons à étouffer fermente dans notre esprit et nous empoisonne. Le corps pèche une fois et c'en est fini de son péché, parce que l'action est un mode de purification. Rien ne demeure alors, que le souvenir d'un plaisir ou le luxe d'un regret. La seule manière de se débarrasser d'une tentation est d'y succomber. Résistez-y, et votre âme tombe malade de la soif des choses qu'elle s'interdit, du désir de ce que ses lois monstrueuses ont rendu monstrueux et illégal.

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray

vendredi 18 mai 2012

Ban g

Parce que influencer une personne, c'est lui imposer son âme. Elle ne pense plus ses propres pensées ni ne brûle de ses propres passions. Ses vertus n'ont plus de réalité pour elle. Ses péchés, si la chose existe, sont des péchés d'emprunt. Elle devient l'écho de la musique d'un autre, elle joue un rôle qui n'a pas été écrit pour elle. Le but de la vie, c'est de s'épanouir. Réaliser à la perfection notre propre nature, voilà pourquoi chacun d'entre nous est là. De nos jours, les gens ont peur d'eux-mêmes. Ils oublient le plus important de tous les devoirs : le devoir envers soi. Évidemment, ils sont charitables : ils nourrissent l'affamé, ils habillent le mendiant. Mais leurs propres âmes vont affamées et nues. Notre race a perdu son courage. Peut-être n'en avons-nous jamais vraiment eu. La peur de la société, qui est la base des moeurs, la peur de Dieu, qui est le secret de la religion : voilà les deux éléments qui nous gouvernent. Et pourtant...

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray